Discours d'ouverture


Guy Chaty

Professeur émérite d'informatique à l'Université Paris XIII

Coordinateur du colloque


 


Mesdames et Messieurs, je vous souhaite la bienvenue à ce colloque "Que ne peut l'informatique ?". Pourquoi ce colloque ? La réponse est ...dans la question du titre. Jusqu'où peut aller l'informatique ?
Cíest une question qui intéresse tout le monde et en particulier informaticiens, philosophes, enseignants, économistes, sociologues, chercheurs en sciences humaines, artistes. Mais ce sont ces "spécialistes" qui vont tenter d'y répondre.
On aurait pu dire : Que peut l 'informatique ? On tombait dans le catalogue. Poser négativement cette question, c'est déjà dire ironiquement qu'on se préoccupe de ce qu'il reste à faire plutôt que de ce qui a déjà été fait. On cherche les limites, on s'en inquiète.
C'est une question, ce pourrait être aussi une exclamation exprimant l'admiration ou la crainte ou les deux : Que ne peut l'informatique !

L'idée de ce colloque est venue après une rencontre avec l'Association Diderot en 1996. J'avais été attiré par l'objectif de cette association d' "organiser et stimuler une réflexion philosophique sur l'activité scientifique contemporaine".
De plus, à partir de 1975, j'avais fait partie, avec des collègues de l'Université Paris VI à Jussieu, d'un groupe de réflexions sur les implications sociales de l'informatique.

Je réunissais donc en 1997 un comité de pilotage avec pour objectif l'organisation d'un colloque qui ferait le point sur la plupart des domaines d'implications de l'informatique, qu'ils soient sociaux ou philosophiques, techniques ou culturels.
Ce colloque a lieu aujourd'hui. Nous y sommes parvenus avec beaucoup de difficultés. Que les collègues universitaires, ceux de Nantes, de Montpellier, de Paris VI, de Paris-Nord, du CNAM et de l'association Diderot, soient ici remerciés d' avoir bien voulu, pour cette aventure, prendre un peu ou beaucoup de leur temps.

En 1976, quelques informaticiens et d'autres citoyens se posaient encore des questions sur l'opportunité, la nécessité, les dangers d'introduire l'informatique dans tous les rouages de notre société et de nos vies personnelles.
Tout en constatant les vertus libératrices de l'informatique, on s'inquiétait des tendances de concentration et de simplification qui semblaient inhérentes à l'informatique, et des dangers liés à son utilisation : confusion du modèle et de la réalité, projets obsédants de remplacer la machine par l'homme et de rendre la société "transparente", donc de simplifier la modélisation des activités humaines pour qu'elle soit traitable par la machine.
Maintenant, il semble que l'on se pose moins ces questions :  l'informatique a tout envahi, en bien ou en mal, c'est selon et ça se discute.
Remarquons cependant que beaucoup de citoyens s'inquiètent pour leurs libertés ; certains protestent aussi contre les erreurs et les rigidités des systèmes informatisés, qui servent parfois de prétextes aux administrations pour justifier des empêchements ou des retards : "c'est la faute à l'ordinateur ".

Si l'on veut faire un peu d'Histoire, - que les spécialistes m'excusent - on peut constater que l'évolution de l'informatique dans notre société a été extraordinairement rapide.
De nombreux travaux  ont été effectués au cours des siècles pour construire des automates (horloges, personnages, métiers à tisser ) et mécaniser  les calculs arithmétiques.
Créée pour aider le calcul scientifique, surtout en vue des applications militaires pendant la deuxième guerre mondiale et les années suivantes, l'informatique pénètre les milieux de l'administration et de la gestion. Les machines évoluent rapidement. Des millions de personnes étant amenées à utiliser l'ordinateur, les bouleversements techniques soulèvent de nombreux problèmes de société.  Puis les micros-ordinateurs font une percée spectaculaire. L'internet apparaît, révolutionnant les communications. Parallèlement se développent des applications de plus faible résonance économique : en robotique, en intelligence artificielle, dans la simulation neuronale, dans les arts,...

Ce bain dans l'informatique, dans lequel nous sommes plongés aujourd'hui, explique peut-être l'impossibilité  de recevoir des subventions des grands organismes publics et privés que nous avons sollicités pour organiser ce colloque. " Pourquoi réfléchir sur líinformatique ? Elle avance toute seule. "
Et puis, la culture fait de moins en moins recette. La Mission 2000, sur laquelle nous avons fondé quelques espoirs pendant longtemps, a préféré s'orienter vers des projets  "festifs ", comme vous le verrez à la fin de cette année.

Nous avons heureusement reçu le soutien de l'Université Paris Nord et celui du CNAM. Que les responsables de ces établissements soient ici remerciés, en particulier l'administratrice du CNAM qui nous offre l'hospitalité, et le personnel du CNAM qui a participé efficacement à l'information sur le colloque.

Je vous remercie également d'être venus aussi nombreux, ce qui prouve qu'il y a encore des personnes de tout horizon qui se posent des questions de fond sur l'informatique.

Quant au contenu du colloque, vous en avez pris connaissance dans les différentes plaquettes et sur le site web du CNAM.
Les intervenants qui ont bien voulu participer à ce colloque et que je remercie profondément, ne sont pas des grincheux méprisant l'ordinateur qui serait intrinsèquement incapable de résoudre des questions difficiles.
Ce ne sont pas non plus des timorés terrorisés par ses possibilités, ni des fanatiques convaincus que l'ordinateur pourra tout faire et remplacer l'homme en tout domaine.
Ce sont des gens qui, ayant une bonne expérience, cherchent à savoir ce qui est possible ; mais ils veulent éviter le "puisque c'est possible et innovant, il faut le faire", lorsqu'un peu de réflexion montre que l'innovation en question conduit à des nuisances graves.
Cela ne les empêche pas d'avoir des opinions personnelles différentes sur les questions philosophiques fondamentales, par exemple la possibilité de réaliser une "intelligence artificielle" capable de comprendre le sens d'un texte littéraire.

Ils vont essayer de répondre, en deux jours et demi, aux vastes questions ( pour reprendre les termes de la présentation générale) : Jusqu'où l'informatique peut-elle aller dans la formalisation de la pensée ? dans la création artistique? dans le pilotage des procédures automatisées ? dans le contrôle social ? le "peut" ayant divers sens.

Tous les intervenants ne sont pas informaticiens, bien sûr, certains sont philosophes, économistes, spécialistes de la communication, artistes. Une des caractéristiques de ce colloque est l'interdisciplinarité et la transversalité. Ce qui nous permet de découvrir comment l'informatique a participé à l'évolution de plusieurs domaines de la pensée et de l'art, comment elle se situe par rapport au monde économique en pleine mutation.

Ils ont le mérite d'essayer de mettre à la portée de tous, leurs réflexions sur leurs disciplines et sur leurs pratiques scientifiques.

Je terminerai en saluant la présence de nos collègues canadiens qui donnent à ce colloque une couleur internationale.

Nous allons commencer ce matin par le domaine le plus connu des implications de l'informatique : "Informatique et libertés ". Je passe la parole à Félix Paoletti, responsable de cette session.
 

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